"L’élève humilié" du sociologue Pierre Merle
"Une société à l’école qu’elle mérite"
Même la neurobiologie a réussi à mettre en évidence que la course aux résultats, les humiliations et une mauvaise ambiance à l’école rendent les enfants agressifs et peu sûrs d’eux. Le bonnet d’âne a disparu depuis longtemps mais l’humiliation des élèves est toujours présente. Elle a seulement changé de forme. Quels sont les droits des élèves aujourd’hui ? Le constat du sociologue Pierre Merle est inquiétant. une société à l’école qu’elle mérite Pierre Merle professeur d’université, sociologue, enseigne à l’IUFM de Bretagne. Son dernier livre « L’élève humilié. L’école : un espace de non droit ? » traite de l’humiliation à l’école.
ARTE : Une étude nationale réalisée par l’INSEE en 1992 auprès de collégiens et de lycéens a montré que 49 % des élèves se considéraient comme « parfois » ou « souvent » humiliés. Dans quel contexte faut-il situer ces humiliations ?
Pour répondre à cette question, il faut savoir exactement de quoi il s’agit quand on parle d’humiliation. Il existe des malentendus, des propos qui ne relèvent pas à mon sens de l’humiliation mais qui sont pourtant ressentis comme tels par les élèves. Un exemple. Un bon élève n’a pas bien réussi son devoir. Le professeur lui rend sa copie et lui dit "cela n’est pas digne de toi". Le propos est plutôt encourageant, mais l’élève a trouvé le propos humiliant parce qu’il se sentait devenir « indigne » pour une faiblesse passagère. D’autres situations sont plus ambiguës. En cours d’allemand, le professeur, pour rendre son cours plus attrayant, organise des petits sketches et demande aux élèves de se déguiser, de mettre un petit nez rouge, etc. Certains élèves se trouvaient ridicules devant leurs camarades et se sentaient humiliés. Cet exemple montre qu’une bonne intention pédagogique peut créer des situations qu’un élève peut trouver à juste titre humiliantes. Ce sont des humiliations non intentionnelles. Elles n’en sont pas moins douloureuses pour les élèves.
Quant aux humiliations intentionnelles, sont-elles liées à certains enseignants en particulier ou sont-elles liées à un problème structurel de notre système scolaire ?
Parmi les humiliations intentionnelles, on peut distinguer deux grandes catégories. La première est l’humiliation de l’élève. Il s’agit de rabaisser publiquement l’élève. Chacun a entendu des mots désagréables. Du style, « c’est nul », « c’est médiocre ». Ou bien, quand le professeur distribue les copies, il commence par les meilleures copies et lorsqu’il arrive aux plus faibles, ajoute un petit mot qui fait rire toute la classe. Pire encore, il réalise un bêtisier des erreurs qu’il lit à toute la classe en citant leurs malheureux auteurs... Cette forme d’humiliation peut aussi être collective - "vous êtes une classe particulièrement nulle" – ou même être organisée de manière structurelle. Il est fréquent en France de créer des classes de niveau, les sixièmes A, B, C, D…. L’humiliation en classe va suivre l’élève, va devenir un élément de son identité scolaire et personnelle. L’humiliation de la personne est une deuxième grande catégorie. Les injures les plus habituelles : « morveux », "bon à rien", "crétin".. . Certaines phrases sont réellement stigmatisantes : « votre esprit est comme votre corps, celui d’un avorton ». Ce sont clairement des attaques visant la personne... L’humiliation a aussi une dimension stratégique : on humilie plus facilement les élèves faibles, parce que c’est moins risqué. Les profs humiliants savent que les parents de milieux modestes n’iront probablement pas se plaindre.
Quels impacts ces injures ont-ils sur la scolarité des élèves ?
Les événements exceptionnels n’arrivent souvent qu’une seule fois, mais laissent des traces pour la vie. Etre traité d’ « emmerdeur » devant toute la classe peut avoir des effets irréversibles sur la scolarité de l’élève en question. L’élève ne dira peut-être rien, mais dans son for intérieur, quelque chose s’est cassé. Il ne voudra plus rien faire dans cette discipline, parfois même, plus rien faire à l’école. Beaucoup d’élèves fortement humiliés quittent l’école, « décrochent ». Cependant, même les humiliations banales, répétées, ont des effets négatifs sur la motivation des élèves à l’école. L’encouragement est toujours préférable au dénigrement. C’est le B-A-BA de la psychologie qui vaut pour les élèves et pour toutes les relations humaines.
L’humiliation en classe pose la question des droits des élèves. Sont-ils respectés ?
Les élèves sont très peu informés de leurs droits. Ils ont l’impression de ne pas avoir de droits, ou d’en avoir seulement à l’extérieur de la classe. Même les jeunes professeurs ignorent souvent quels sont les droits des élèves. Depuis 1890, les pensums (réécrire 10 fois, 20 fois ou plus encore la même ligne) sont interdits en France, mais cette pratique est encore présente à l’école primaire et même au collège. En 2000, une circulaire sur les droits des élèves demandait à ce que toutes les réglementations intérieures soient revues. J’ai refait une enquête : certains avaient été très peu changés, et beaucoup trop restaient peu conformes à la réglementation...
Comment interprétez-vous ces résultats : les enseignants sont-ils démunis ?
Je pense qu’il faut avoir une explication globale, sociologique des problèmes scolaires. Il ne faut pas s’enfermer dans les explications psychologiques individualisantes si elles ont parfois leur pertinence. Le facteur psychologique ne peut pas expliquer qu’un élève sur deux se sente humilié à l’école.
L’idée principale est de montrer que l’humiliation est une forme de sanction particulière. Je pense que ce phénomène tient notamment à une perte d’efficacité de la réglementation scolaire et d’une perte d’autorité du maître et de l’institution. Le diplôme s’est dévalorisé d’une façon relative : quelqu’un qui avait le bac dans les années 50 - 5 % d’une génération - avait accès à la catégorie des cadres. Aujourd’hui, 63 % d’une génération passent le bac, et n’ont pas grand-chose... Finalement, on demande aux élèves de supporter plus longtemps les contraintes de l’école, mais celle-ci ne leur donne pas plus de reconnaissance en échange.
Un des principes de base du système scolaire finlandais, qui est souvent parmi les premiers dans les études de l’OCDE, est qu’aucun enfant n’a le droit d’être humilié, chacun est susceptible de réussir...
Toutes les études en psychologie et en sociologie montrent que l’estime de soi est un élément essentiel de la motivation. Confrontés à des élèves faibles et agitateurs, la première mission des professeurs est de leur montrer que l’école peut leur être utile et qu’ils sont capables d’apprendre. L’enseignant doit parfois se livrer à une véritable reconstruction de « l’estime de soi scolaire » de ses élèves. Les maîtres ne se rendent pas toujours compte que d’engager le bras de fer avec un élève ou une classe est une mauvaise route. Il est reconnu que l’encouragement est une méthode beaucoup plus efficace que le dénigrement. Il faut prendre l’élève comme il est, lui donner des exercices adaptés, le conseiller et l’encourager.
Quelle évaluation de l’élève et de ses capacités est à la base de notre système scolaire ?
Fondamentalement, l’injure à la personne est liée à une représentation particulière de l’élève : l’idéologie du don, encore très fréquente dans l’enseignement français. A partir du moment où le professeur est convaincu qu’il existe des élèves doués et des élèves qui ne le sont pas, il est assez logique de traiter un élève de "crétin" ou de "vache imbécile", dans la mesure où l’on considère que c’est intrinsèquement ou génétiquement qu’il n’est pas bon. Quand on pense au contraire que tous les élèves peuvent apprendre, on ne peut pas avoir recours à l’humiliation de la personne. On se dit plutôt que si cet élève est faible, c’est parce qu’il n’a pas appris, qu’il faut établir une relation pédagogique satisfaisante pour que l’élève ait envie d’apprendre. Une nouvelle conception de l’élève est essentielle à la disparition des pratiques d’humiliation.
Dans le même temps, l’on exige énormément des enseignants : il doivent être un exemple, dégager des ondes positives, prendre du temps pour chacun et être toujours disponibles. Malgré tout, il sont souvent eux-mêmes victimes d’agression.
Evidemment, les professeurs sont également souvent humiliés. Ils sont plus souvent atteints d’insomnie, de stress, d’angoisse que d’autres actifs. Enseigner est un métier qui expose particulièrement, qui est psychologiquement difficile, épuisant. Les profs sont pris dans des interactions agressives, parfois inévitables. Ils ont parfois recours aux humiliations sans en saisir immédiatement toutes les conséquences. Il ne sert à rien d’avoir le dernier mot dans une interaction agressive. Après, la relation éducative est gâchée. Respecter pour se faire respecter. Cette relation personnelle avec chacun des élèves, est le premier pas de la relation didactique.
Quelles solutions suggérez-vous afin de sortir de ce cycle infernal ?
Une des origines de ce cercle vicieux tient à la ségrégation sociale. L’école apporte quelque chose aux élèves qui font des études longues. Pour ceux qui font des études courtes, pour les élèves qui ont décroché et qui se sentent nuls, elle n’a pas de valeur. Si chacun avait un emploi à la sortie et si le diplôme était récompensé, les élèves seraient plus studieux. Les professeurs dans la classe se trouvent confrontés aux problèmes des sociétés contemporaines. À long terme, une politique qui privilégie l’emploi donnera confiance aux élèves et aidera finalement le professeur. Un autre problème est la ségrégation sociale des quartiers dans les villes qui aboutit à ce que les bons élèves sont sensiblement concentrés au centre ville. Ces problèmes structurels ne relèvent pas du domaine du professeur mais il en supporte pleinement les conséquences. On comprend que dans les situations difficiles, le professeur laisse échapper un mot malheureux… La réduction des inégalités économiques est une façon de réduire les inégalités scolaires. Pourquoi en Finlande, en Suède en Norvège, les résultats scolaires dans les comparaisons internationales sont-ils meilleurs ? Probablement, c’est une raison parmi d’autres, parce que les différences de revenus sont nettement moindres, et que les ségrégations sociales et scolaires sont également moindres. Finalement, une société à l’école qu’elle mérite.
Comment renforcer les droits des élèves ?
Si les élèves et leurs parents avaient une place plus importante dans l’établissement, ils pourraient exercer un contre-pouvoir. Peut-être faudrait-il aussi renforcer le pouvoir du chef d’établissement. Dans certains établissements, on a introduit des médiateurs, des personnes extérieures qui écoutent des élèves et qui vont dire au chef d’établissement ce qui ne va pas. A l’université, les étudiants ont maintenant le droit d’apporter une appréciation sur leur enseignement en fin d’année. Ces dispositions, mises en place de façon disparate, vont dans le bon sens. La seule existence d’une évaluation des professeurs par les étudiants ou les élèves est susceptible de modifier dans un sens positif les relations en classe.
Comment peut-on prouver que l’on subi des humiliations ? Quels recours peut avoir un enfant qui se sent/ qui est humilié par son enseignant ? Quelles sanctions risque l’enseignant si les fait s’avèrent exactes ?
En France, il n’y a quasiment pas de contrepouvoir dans l’école. Pour éviter certains dérapages de quelques professeurs, il faut donner aux parents et aux élèves un véritable droit d’expression. Les professeurs défaillants sont relativement peu sanctionnés, voire pas du tout. C’est un sujet tabou. La connaissance du quotidien des établissements, collèges et lycées, montrent que le contrôle de la profession n’est pas suffisant. Des propos déplacés des élèves envers leurs professeurs sont sanctionnés à juste titre, mais la réciproque n’est pas vraie. L’institution ferme trop souvent les yeux. Il existe aussi, dans certains cas, une espèce de complicité muette entre collègues, finalement défavorable à l’image des professeurs et à l’institution scolaire. Quand un prof dérape complètement, il est déplacé. C’est une sanction assez lourde. Mais finalement, cette sanction revient à déplacer le problème, non pas à le résoudre. Quand quelqu’un fait du 150km/h sur l’autoroute plusieurs fois, il finit par perdre son permis de conduire. Il doit le repasser. Un professeur notoirement incompétent perd-il son permis d’enseigner ? Je ne sais pas jusqu’où doit aller la sanction. Toutefois, dans l’école d’aujourd’hui, il faut se poser la question des contre-pouvoirs. Ils doivent être multiples pour éviter que l’arbitraire éventuel du professeur soit remplacé par un autre arbitraire.
Edité le : 19-09-05 Dernière mise à jour le : 22-09-05
